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03/12/2011

Egypte : à la croisée des chemins

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Voici venir des jours décisifs. Les Egyptiens se rassemblent sur la place Tahrir, exigeant que l’armée se retire du pouvoir. Ils exigent un véritable processus démocratique et transparent au sein duquel la société civile puisse trouver sa place et son rôle légitimes. Il devient évident que cela n’est pas vraiment l’intention de l’armée, ni sa vision de l’avenir. Après avoir accepté la démission du premier ministre, la junte au pouvoir a nommé Kamal al-Ganzouri, un ancien lieutenant de Moubarak âgé de 77 ans. Le choix d’un tel candidat montre comment l’armée essaie de contrôler la situation. Tantaoui et ses sbires ne sont tout simplement pas prêts ni disposés à soutenir une transition démocratique véritable. En coulisses, ils cherchent des alliés et tentent de conclure des accords afin de se protéger et de continuer à contrôler l’Etat.

Les personnes qui manifestent sur la place Tahrir ont besoin de soutien. Ils ont clairement compris que l’Egypte est à la croisée des chemins ; si une libération véritable est au programme, alors c’est ici et maintenant que les choses vont être décidées. Faire partir Moubarak n’était que le premier pas ; désormais, les manifestants affrontent le régime, ses structures, ses intérêts et même ses alliés. Ces jours, ils sont en train de défier les forces les moins visibles, et les plus complexes, qui sont au cœur de l’appareil d’Etat égyptien, tant sur le plan national qu’international. Ce faisant, ils font non seulement face à des différends sur le plan intérieur, mais affrontent également des défis internationaux liés au Moyen-Orient (le conflit israélo-palestinien, les intérêts occidentaux et asiatiques, d’autres mouvements populaires, etc.). Cela ne sera pas facile : après des mois de résistance non violente (avec la retenue apparente de l’armée), nous assistons à présent à la répression, aux arrestations, à la torture et au meurtre émanant tant de la police que des forces armées. Ils se sont éventuellement excusés, mais quelque chose a changé. Il est essentiel pour les femmes et les hommes qui continuent de manifester sur la place Tahrir de rester non violents, de rester fidèles à la philosophie, ainsi qu’à l’esprit, des premières manifestations : pas d’armes, mais de l’assurance, du courage et de la dignité.

Vendredi dernier, la manifestation était appelée celle de la “dernière chance”. Nous devrions rester optimistes et faire des analyses en profondeur concernant la situation dans toute sa complexité. En coulisses, l’armée est en train de jouer un jeu peu loyal qui n’a rien à voir avec un potentiel avenir démocratique. Certains affirment qu’il faut de la patience ; il s’agit d’une période de transition. Cela est partiellement juste - la transition requiert du temps, des compromis et des efforts - mais ce n’est pas tout à fait ce qui se passe en Egypte. On entend des appels à la démocratie, on réitère des promesses (faites par la junte, annonçant qu’elle quittera le pouvoir en juin), et on fixe une date pour des élections, tandis que l’on négocie et fait des affaires visant à se partager le pouvoir et les intérêts. L’armée joue un rôle central : elle est en contact avec toutes les grandes organisations et tous les courants importants qui composent la société civile égyptienne. Parmi eux, bien entendu, les Frères Musulmans. Les tensions sont vives au sein de l’organisation islamiste : certains de ses dirigeants sont proches de la jeune génération et tiennent à soutenir les manifestants en appelant à une réforme complète et entière du régime tandis que d’autres (la majorité de la classe dirigeante actuelle) tiennent à protéger leur futur statut et rôle au sein de la société et sont prêts à négocier avec les forces armées afin de sortir de la situation actuelle. Il se sont parfois distancés des manifestations et ont joué un rôle ambigü entre la société civile et l’armée. De l’autre côté, on ne devrait pas oublier que les Américains ne sont jamais loin des négociations. Les forces armées égyptiennes sont un allié important et, bien que nous entendions des appels américains à ce que les civils s’emparent du pouvoir, la position étasunienne est loin d’être claire. Un accord entre l’armée et les Frères Musulmans pourrait s’avérer intéressant pour le gouvernement américain. Plus encore s’ils parviennent à convaincre un “civil” capable de plaire à la rue et de préserver leurs intérêts, tel que Mohammed el Baradei, afin d’assumer le pouvoir. Le printemps égyptien ressemble de plus en plus à de froids calculs politiciens au sein desquels les espoirs du peuple sont accessoires, si même ils ont quelque valeur.

L’Egypte n’est pas la Tunisie. Depuis le début déjà, j’étais pessimiste quant au fait que les Egyptiens suivraient les pas des Tunisiens. Ils m’ont donné tort. Mais la situation actuelle pourrait me donner raison à nouveau : les apparences peuvent être trompeuses. Il y a eu des manifestations, les espoirs ont été très élevés et Moubarak a finalement quitté le pouvoir ; mais nous sommes loin de l’exemple tunisien. Il serait intéressant d’analyser la situation égyptienne à la lumière de ce qui se passe en Syrie, au Yémen et en Libye (où les négociations secrètes entre le CNT, les gouvernements américain et européens donnent un aperçu de ce qui se trame réellement) bien plus que la situation en Tunisie ou même au Maroc, où le parti islamiste jouera désormais un rôle nouveau dans le paysage politique.

Des forces contradictoires - sur le plan national et international - cherchent à gagner du temps ; de puissants intérêts sont en jeu. Au Moyen Orient, les défis sont nombreux, tout comme le sont les intérêts conflictuels. D’authentiques et véritables démocraties en Egypte, en Syrie, au Bahrein, en Libye, ainsi qu’au Yémen sont loin de devenir une réalité. En fait, la démocratie authentique et véritable est loin d’être l’objectif de nombreuses personnes parmi les protagonistes de la région. La bataille ne sera pas facile. Il n’empêche que nous devrions demeurer cohérents et courageux dans notre soutien aux populations civiles qui refusent d’abandonner leurs revendications. Elles sont dans la rue en Egypte, en Syrie, au Bahrein et au Yémen ; elles se sont battues en Libye. Les défendre est absolument essentiel. Les personnes innocentes n’ont pas été tuées en vain ; quel que soit le résultat des calculs très malsains, faits en coulisses, quelque chose est en train de se produire dans le monde arabe. Aujourd’hui ou demain, il n’est pas seulement de l’espoir, mais encore une vérité historique : les peuples arabes trouveront certainement le chemin de leur accession au pouvoir et à la liberté. Que les forces armées, les pouvoir occidentaux et asiatiques, ou bien encore les pantins politiques puissent préserver leurs intérêts immédiats n’empêchera pas, au demeurant, les citoyens d’obtenir leurs droits, ainsi que leur dignité. Il s’agit d’une question de temps, et de courage. Ces jours-ci, le courage est partout dans les rues arabes.

 

Texte: Tariq Ramadan

15:37 Publié dans poésie/arts | Tags : egypte, chemins | Lien permanent | Commentaires (1)

28/10/2011

Mort sans procès. Une fois de plus.

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Il n’y eut ni procès, ni jugement, une fois encore. Au cours des cinq dernières années, le scénario dans le monde arabe semble être le même. Encore et toujours, le même désordre, la même fin dramatique. Saddam Hussein, Oussama Ben Laden et Kadhafi ont été tués sans procès équitable - aucun juge ni aucun jury n’a rendu de verdict - et de la manière la plus indigne. Saddam Hussein a été pendu le jour de la fête musulmane (après une parodie de procès) et son exécution a été filmée par une caméra de téléphone mobile. Oussama Ben Laden a été assassiné alors qu’il était non armé, sans qu’aucune image ne puisse apporter une preuve de son sort. Kadhafi a été capturé vivant, battu, puis exécuté, avec des centaines de personnes autour de lui qui prenaient des photos de son visage couvert de sang. Ils riaient, criaient et dansaient même tout en lui arrachant des cheveux et en tordant sa tête afin de prouver qu’il s’agissait bien de lui. Certains s’étonnent de ce spectacle pitoyable : jusqu’où notre humanité peut-elle donc aller ? Kadhafi était un tyran, un dictateur, cela ne fait aucun doute. Mais en tant qu’être humain, il avait le droit d’être jugé et, une fois mort, son corps aurait dû être protégé et respecté. La couverture médiatique de sa capture et de sa mort, ainsi que les commentaires faits à son sujet étaient inhumains, troublants, révoltants. Je n’aimais pas Kadhafi ; j’ai détesté la manière dont ses assassins se sont comportés - de près comme de loin.

Nous connaissons à présent une partie de l’histoire. Il était en train de tenter de fuir de Syrte avec un groupe de partisans, lorsque les forces de l’OTAN les ont localisés et bombardés. Les forces françaises qui dirigeaient l’opération ont été capables d’arrêter le convoi et, ce faisant, d’aider les opposants de Kadhafi à le capturer. Voilà bien l’image du soulèvement libyen : sans l’OTAN, l’opposition à Kadhafi n’aurait pas remporté de succès. Il reste à répondre à une question cruciale : quel rôle jouera l’influence étrangère dans l’avenir de la Libye ? Qu’il est troublant de voir les Présidents et Premiers Ministres, de Nicolas Sarkozy à Barack Obama et David Cameron - qui négociaient ouvertement avec Kadhafi jusqu’à l’année dernière - saluer sa mort, tout en essayant de convaincre le public qu’ils avaient toujours soutenu les démocrates, ainsi que la démocratie. Dans l’ivresse de la victoire, il n’y a aucune honte à profaner les morts, aucune honte à mentir aux vivants. La Libye est sous contrôle, disent-ils. Mais qui contrôle la Libye ?

On ne peut pas faire confiance au Conseil National de Transition (CNT). Il est dirigé par un ancien ministre du gouvernement de Kadhafi dont on soupçonne qu’il a eu des liens secrets avec les services secrets américains bien avant la rébellion. D’autres membres de haut rang du CNT avaient également participé au régime précédent, certains faisant partie de l’armée ; certains des services de renseignements libyens, tandis que d’autres ont même été identifiés comme étant des extrémistes. Cependant, il est assez clair que si le CNT a reçu un soutien aussi rapide de l’Occident, ainsi que des Nations Unies, c’est parce que ces derniers connaissaient les acteurs clé et parce qu’ils avaient reçu l’assurance que leurs intérêts seraient protégés. La présence des dirigeants français, britanniques, américains et turcs à Tripoli avant même la capture de Kadhafi confirme qu’ils avaient raison.

Le CNT semble aujourd’hui contrôler la situation - mais de nombreuses questions demeurent sans réponse. Il y a tant d’informations contradictoires qui émanent du CNT (au sujet d’accords secrets avec l’Occident, de la capture de certains individus et même de son succès sur le terrain) et on a assisté à un traitement tellement inhumain durant les combats (en particulier contre des immigrés africains), qu’il y a toutes les raisons de douter de l’avenir de la Libye en tant qu’Etat fondé sur la transparence, ainsi que des valeurs démocratiques.

Kadhafi est mort. Le peuple libyen a acclamé et célébré l’événement. La page d’une ère sombre a été tournée. Toutefois, la révolution est loin d’être achevée. Un coup d’œil rapide vers l’Irak, l’Egypte ou la Syrie suffit à nous convaincre que de puissants intérêts économiques et géostratégiques sont en jeu, et que les pays concernés sont loin d’être autonomes. La Libye ne sera pas une exception : les Etats-Unis, ainsi que les pays européens ne laisseront pas le nouveau régime faire usage de ses ressources pétrolifères afin de développer en Afrique du Nord une dynamique de solidarité Sud-Sud. La Libye est à présent à un carrefour critique ; les mois et années à venir démontreront si nous avons assisté à une révolution dans la région ou bien à une cynique redistribution des alliances. Les nouveaux dirigeants sont tellement reconnaissants à l’Occident qu’il paraît plutôt impossible de pouvoir espérer un avenir véritablement indépendant. Des démocraties tant contrôlées sont loin d’être des démocraties ; la voie vers une libération entière et réelle est jonchée de défis.

Regarder les images de Kadhafi mort et maltraité a été une triste expérience. Lire la couverture médiatique et entendre certains dirigeants occidentaux et arabes célébrer sa mort et féliciter les Libyens étaient encore plus perturbant. Faisaient-ils la fête parce que le dictateur était mort ou bien parce que la route était désormais ouverte à de nouvelles stratégies de contrôle à mettre en œuvre ? Ce qui était sensé avoir été une marche vers la liberté ressemble aujourd’hui de plus en plus à une voie menant à des troubles futurs, ainsi qu’à une nouvelle forme de servitude…

=Source:Tariq Ramadan

 
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